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Equipe de France féminine - TQO

"Les femmes sont amenées à travailler plus"

(Crédit : Romain Chaïb/FFBB)
FFBB - 11/06/2016
Valérie Garnier n’est seulement que la troisième femme à être coach de l’équipe de France féminine. La Berruyère se retrouve face au challenge d’une vie : conduire les Bleues aux Jeux Olympiques de Rio.

Vous êtes originaire de Jallais dans le Maine-et-Loire comme Eric Girard. Dans son livre, « Je n’ai qu’une parole », l’actuel coach du Portel raconte que vous le défiez en un-contre-un après les cours ?
On a passé toute notre petite enfance ensemble puisque son papa et le mien jouaient dans la même équipe. Mon père a entraîné Eric. C’est lui qui m’a élevé et je le suivais partout. J’étais toujours avec mon ballon. On passait du temps sur les terrains, c’était facile d’entrer dans les salles de basket à l’époque. Effectivement, j’ai beaucoup joué en un-contre-un avec Eric jusqu’à un âge où le fait que ce soit un garçon de presque 1,90m faisait que je ne pouvais plus maîtriser. Il y avait une bande de copains, de copines et j’avais la chance d’être acceptée par tous ces garçons pour faire des 3x3 endiablés.

Est-ce utile de jouer avec des garçons ?
Je pense. En tant qu’entraîneur, si je peux ajouter des sparring partners garçons, je le fais volontiers. Il faut trouver des garçons qui acceptent d’être poussés par les filles et surtout de ne pas les contrer. Quand il y a un problème à Bourges, mon assistant (Ndlr : Jérome Authier) s’y met, pareil pour Rachid (Meziane) en équipe de France. Lorsque j’étais à Toulouse, il y a cinq ou six ans, des arbitres venaient faire les sparring partners.

 D’Antoine Rigaudeau à David Gautier, la liste de basketteurs nés comme vous à Cholet est impressionnante ?
Oui, Jacky Moreau (Ndlr : né à Cholet lui aussi, plusieurs saisons adjoint de Laurent Buffard) a été mon entraîneur à Jallais lorsque j’avais 15 ans. Je faisais des sélections départementales avec Laurent Buffard. Il avait deux ans de plus que moi mais j’étais prise avec les catégories supérieures. On est dans la région où il y a le plus de licenciés de basket et pour moi la question ne s’est jamais posée de faire un autre sport.

Vous étiez une sacrée scoreuse ?
Par très grand défenseur mais c’est sûr que j’étais intéressée par le panier. J’ai joué à la Vendéenne de Jallais jusqu’en N3 à 15 ans et l’année suivante je suis partie un an à Rezé en N2 (Ndlr : l’équivalent de la Ligue 2). Juste avant j’avais été repérée par Alain Jardel. C’était un match de la sélection des Pays-de-la-Loire contre Midi-Pyrénées et j’ai marqué 45 points. C’est comme ça que je me suis retrouvée à Mirande.

Votre objectif a toujours été d’être une joueuse professionnelle ?
Certains disaient qu’ils voulaient être docteur et moi c’était basketteuse professionnelle et peut-être jouer en équipe de France. C’était l’époque où l’on voyait à la télé quelques images du Clermont Université Club. On me disait « et après ? ». Je répondais que je deviendrai entraîneur. Après mon bac, je n’ai pas été tentée par le professorat de sport, j’ai fait une prépa kiné. Mais comme j’habitais Mirande et qu’il fallait aller à Toulouse, soit une heure et demie de route tous les jours, en accord avec mon père, le choix a été pris de faire du basket.

Ça nourrissait d’être internationale de basket dans les années quatre-vingt ?
On pouvait en vivre, surtout qu’après Mirande je suis partie ensuite à Aix-en-Provence. A Mirande, plutôt que de donner des salaires, ils plaçaient l’argent jusqu’au départ de la joueuse. J’avoue que j’étais bien contente au début d’avoir aussi mon papa qui subvenait aux besoins.

Alain Jardel aura donc été votre père spirituel ?
C’est la rencontre qui fait peut-être que je suis là aujourd’hui. Lorsque je suis arrivée, j’avais un ballon, je savais marquer des points mais je n’avais pas la connaissance technique, tactique, qu’Alain m’a donnée. J’ai eu beaucoup d’échanges avec lui. Alain, sa femme, ses enfants, font toujours partie de ma vie aujourd’hui et sont comme des membres de ma famille.

Il savait aussi vous transcender ?
Oui car à l’époque on était le petit village gaulois et on faisait des finales contre le Racing Paris ou le Stade Français Versailles. Nous, c’était Mirande, un village de 5 000 habitants que personne ne connaissait. Il pouvait nous demander n’importe quoi, on le suivait. Les générations ont changé. C’est fini les joueuses qui restent dix ans dans un club. A Bourges, Céline (Dumerc) c’était la dernière après Emmeline (Ndongue) et Endy (Miyem). Sinon Gaëlle (Skrela) que j’avais fait venir en 2004 à Montpellier et Amel Bouderra à Charleville, il n’y a plus de joueuses comme ça. A Mirande, on adhérait à un projet à très long terme alors qu’aujourd’hui les joueuses restent un an ou deux. A Mirande, c’est tout le village qui venait pour la réception de Moscou. Il faut trouver aujourd’hui des motivations différentes.

C’est Alain Jardel qui vous a mis le pied à l’étrier du coaching ?
Après ma dernière année en Nationale 2 à Carqueiranne, il m’a appelée en me disant que Montpellier cherchait un entraîneur et qu’il avait donné mon nom.  Ensuite je me suis trouvée mes clubs toute seule mais un an après mon arrivée à Montpellier, il m’a pris comme assistante en équipe de France. Travailler trois ans avec Alain Jardel et puis deux ans avec Pierre Vincent, ce sont de très bonnes expériences.

Durant votre carrière professionnelle, vous avez été très vite blessée au genou. Cela vous sert aujourd’hui pour mieux comprendre la douleur physique et psychologique des joueuses ?
J’ai vécu un cauchemar. Je me suis blessée sur mon premier match, à Paris, à vingt secondes de la fin. A l’époque, il n’y avait pas d’IRM juste des radios. A 18 ans, je me suis fait opérer au CHU de Nantes par un chirurgien dont je ne donnerai pas le nom car il exerce encore. Lorsque je suis sorti de l’opération mon père m’a dit qu’il recommençait dans les huit jours. Pour me dire six mois plus tard que j’étais condamnée pour le sport. Alain Jardel a pris contact avec Cathy Malfois (Ndlr : ex-internationale) qui elle même m’a eu un rendez-vous avec le professeur Bousquet à Saint-Etienne qui m’a tout refait dans le genou lors d’une troisième opération. Je suis partie cinq mois en rééducation à Hauteville et j’ai repris avec l’équipe de Mirande deux ans après tout ce cirque. Pour quelqu’un qui était passionnée et qui ne rêvait que de pousser un ballon, ça a été terrible. C’est pour ça que mon histoire avec Alain et Mirande est aussi forte : ils ne m’ont jamais lâchée. J’avais toujours l’appartement, je faisais toujours partie de l’équipe. A ne pas jouer, à regarder, à apprendre avec Alain, j’ai compris des choses. C’est pour ça qu’après sa blessure, j’ai mis Diandra (Tchatchouang) à côté de moi lors des matches. Je ne le souhaite à personne mais c’est bien d’avoir un peu de recul, d’être imprégnée. Ça m’a permis de grandir et si ça été quelque chose d’horrible à traverser, j’ai quand même pu m’en sortir, rejouer. Aujourd’hui, je ne suis pas dans un état terrible car le dos a morflé, l’autre genou a été aussi opéré.

Vous avez joué en équipe de France entre 1988 et 1990, à une époque où elle subissait une sorte de traversée du désert. Les enviez-vous aujourd’hui de gagner des médailles ?
Ah ! Oui (rires) Aujourd’hui l’équipe de France est reconnue, à l’époque ce n’était pas le cas. Il ne faut pas oublier non plus qu’ensuite certains pays de l’Est comme l’URSS et la Yougoslavie se sont disloqués. Ça change la physionomie de l’Europe, y compris dans les coupes d’Europe. A l’époque, on n’avait pas non plus cet univers là (Ndlr : elle montre le cadre champêtre de Juigné-sur-Loire). On était au CREPS de Boulouris, à Istres. Je sais qu’à son arrivée Alain Jardel a demandé à ce que les conditions pour les filles soient proches de ce qui existait pour les garçons.

A l’époque, coach professionnel pour une femme ce n’était pas non plus un métier d’avenir ?
Mais je ne me voyais faire que du basket et le seul métier qui permettait ça, c’est entraîneur. Lorsque j’ai eu mon BE2 j’étais encore joueuse professionnelle. Je n’ai pas attendu de finir ma carrière pour passer mes diplômes. Quand on est joueuse, on a du temps.

En matière d’enchaînement des saisons, on met en exergue le cas de Vincent Collet mais pour vous c’est pire encore. Le lendemain de la belle du championnat, vous étiez déjà sur le pont avec l’équipe nationale ?
Je suis rentrée à 6h du matin à Bourges. J’ai pris un petit déjeuner à la maison et mes affaires de l’équipe de France, fait mes valises, rangé des papiers et je suis partie à 13h. Heureusement il ne faut que 2h30 pour aller de Bourges à Angers. Avec Bourges et l’équipe de France pour les qualifications pour l’Euro 2017, ça fait un total de 69 matches dans la saison. A part lors de la trêve de Noël et pour les « fenêtres FIBA » on a joué à Bourges tous les trois jours. Mercredi, samedi, mercredi, samedi… Sans exception. Une fille comme Céline Dumerc fait ça depuis dix ans.

Est-ce possible de faire autre chose que du basket quand on a un tel rythme ?
Pour un entraîneur, c’est impossible. Après le match il faut le débriefer, retravailler dès le dimanche sur le match du mercredi, préparer une vidéo. Il ne faut pas me demander ce que je fais en dehors, je ne fais rien sinon de temps en temps regarder un film à la télé ou un repas à la maison avec des amis.

C’est cela qui explique qu’il y a si peu de femmes coaches en France ?
Je suis mal placée pour me plaindre car j’ai la confiance d’un président de club et d’un président de la fédération. Mais effectivement il y a deux raisons pour expliquer ce phénomène. Premièrement, nous sommes dans un pays où les présidents ont davantage l’habitude de prendre des coaches masculins. Deuxièmement, il y a moins de femmes qui ont envie de faire ce métier. Si vous demandez aux joueuses de l’équipe de France qui veut être entraîneur, il y en aura peut-être une qui dira « pourquoi pas ? » Combien de fois elles m’ont dit, « ce n’est pas pour moi, ça m’énerverait. » Les joueuses n’ont pas trop de vie non plus, elles ne peuvent pas trop s’échapper et quand elles sont dans la machine à laver, quand elles ont un moment de libre, elles ont besoin de se reposer. Donc à la fin de leur carrière, elles ont davantage envie d’avoir la vie de monsieur et madame Tout le Monde. Coac h c’est la même chose que joueuse avec moins de temps et encore plus de travail.

De toute l’histoire de l’équipe de France féminine, il n’y a eu avant vous que deux femmes, Georgette Coste-Venitien dans les années soixante et Jackie Delachet dans les années quatre-vingt. C’est fort peu ?
Si on a une vie de famille avec des enfants, ça veut dire partir treize jours, rentrer trois jours, partir dix-sept jours et en espérant ne pas avoir de vacances cet été ! Et la vie à Bourges, c’était la même chose : 65 matches et aussi 10 déplacements en Europe, en France, plus les 4 déplacements en « fenêtres FIBA », et toujours trois heures et demi de bus pour prendre un avion. Ça peut comprendre que ça ne passionne pas tout le monde.

Etre une femme et une ancienne internationale permettait-il de mieux connaître les joueuses, savoir jusqu’où on peut les pousser physiquement et conduire un groupe ?
Ça serait à elles de le dire mais le fait que j’ai été joueuse, que j’ai connu leurs doutes, leurs angoisses, leurs interrogations, ça m’aide. Parfois je leur dis, « ne me racontez pas de bêtises », j’ai fait la même chose que vous. Ça aide à comprendre que parfois il faut leur permettre de lâcher un peu prise, que c’est nécessaire de faire sauter un entraînement. Pour aussi la gestion d’une blessure, je sais ce qui passe dans la tête d’une joueuse qui a l’impression d’être mise à l’écart du groupe. Je suis aussi à leur écoute, elles peuvent aborder avec moi d’autres sujets que le basket.

Etre à la fois à la tête de Bourges et de l’équipe de France, ça doit faire des envieux dans le milieu ?
Bien sûr. C’est un métier où l’on est relativement seule. Je communique avec mes proches, le staff, mais pas trop lors de mes va-et-vient en France. Effectivement être à la tête de Bourges ça veut déjà dire qu’il n’y a pas un seul match facile. Tous les entraîneurs et toutes les joueuses veulent gagner contre Bourges et Céline Dumerc. Alors oui, ça fait des envieux quand on a la chance d’être coach du meilleur club français et de l’équipe de France, comme cela doit être le cas pour Vincent Collet ou les entraîneurs d’autres sports. Je n’ai pas Facebook, je n’ai pas Twitter… J’ai déjà assez de boulot comme ça, si je devais tweeter et re-tweeter, lire les appréciations de gens très courageux derrière leur écran, je n’en dormirais pas la nuit… Lorsque vous êtes champion de France, ou que vous avez une médaille avec l’équipe de France, vous recevez seulement deux textos de collègue sachant que sur les quatorze deux sont avec moi en équipe de France… Mais je n’y accorde pas d’importance.

L’ancienne Premier Ministre d’Israël Golda Meir avait dit : « pour réussir une femme doit être bien meilleure qu’un homme. » C’est valable aussi dans le basket ?
Oui, je suis assez d’accord, je pense qu’elle doit tout faire mieux. J’ai vu des collègues femmes échouer et que l’on n’a pas revu ensuite en première division alors que les hommes qui perdent leur emploi rebondissent souvent dans un autre club. C’est la condition de la femme. On est amené à travailler plus, à être plus disponible, et à faire mieux les choses et il y aura toujours des différences financières. Et encore, ça a déjà tellement évolué, on a déjà fait des pas de géants.

 

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